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Un peu d'histoire...

Les topoguides du Mont-Blanc à travers les époques (Le Guide Vallot)

    C'est en 1979 qu'a été publiée la dernière mise à jour du tome II du fameux Guide Vallot par les Editions Arthaud (France), référence dans le domaine regroupant en quatre tomes l'ensemble des itinéraires d'alpinisme dans le massif du Mont-Blanc. Un tome supplémentaire était consacré aux escalades dans le massif voisin des Aiguilles Rouges.
    Peu de temps après, Lucien Devies, qui fut successivement et parfois simultanément président du Groupe de Haute Montagne (G.H.M.), de la Fédération Française de la Montagne (F.F.M.) et du Club Alpin Français (C.A.F.), principal moteur de cet ouvrage, disparaissait, laissant une oeuvre complète à l'époque, mais sans structure pour en assurer la pérennité. Très rapidement, la question de la poursuite de ce travail de collecte d'informations à l'ampleur titanesque s'est alors posée aux membres du Groupe de Haute Montagne. Cette association qui rassemble l'élite de l'alpinisme international a en effet une responsabilité morale dans ce travail, bien que tous les droits concernant l'ouvrage lui-même aient été totalement cédés à l'éditeur. Malgré de très nombreuses tentatives de la part des présidents du G.H.M. qui se sont succédés, il n'a pas été possible de trouver un terrain d'entente avec l'éditeur, ni d'en trouver un autre d'ailleurs intéressé par cette aventure, enterrant de fait toute perspective de jouvence de cet ouvrage essentiel à l'alpinisme français. La principale raison est que le concept de topoguide exhaustif ne semble alors économiquement plus viable, ce qui nécessite de revoir complétement la méthode.
    Cette situation était d'autant plus regrettable qu'au début des années 80, le nombre de nouveaux itinéraires explosait sous l'impulsion d'une nouvelle génération d'alpinistes, tant spécialistes du rocher que de la glace. Couloirs extrêmes, goulottes secrètes et éphémères, dalles compactes, autant de possibilités dans le massif qui n'avaient jamais été explorées dans le passé faute de matériel de progression et de protection adéquats. En conséquence, le retard pris pour une hypothétique mise à jour de l'ouvrage est devenu au fil des années de plus en plus important, rendant à la fois l'investissement dan ce travail et les perspectives de réédition encore plus incertaines. Par ailleurs, on assistait à un éclatement de la connaissance sur le sujet, prémices d'un irrémédiable déclin concernant ce patrimoine.
     Pendant ce temps, un florilège de guides spécialisés est apparu, certains très complets dans leurs domaines, d'autres très sommaires. Nombres d'entre eux étaient source d'autofinancement pour l'équipement des voies ainsi nouvellement tracées. Cette évolution n'a pas été sans confusion parfois pour certaines lignes d'ascension, sans compter pour la cotation des difficultés devenant peu à peu fantaisiste, les grandes classiques en faisant particulièrement les frais...
    A l'époque du guide Vallot, les informations mises à la disposition du public étaient croisées à de nombreuses reprises, en provenance de différentes sources indépendantes. D'une réédition à l'autre, les mises à jour qui se sont succédées en 1947, 1949, 1951, 1959, 1966, 1973, 1977, 1978 et 1979 faisaient toutes l'objet d'une analyse très approfondie, assurant ainsi le consensus nécessaire à une évaluation crédible de la difficulté des itinéraires. Ce devoir d'objectivité que s'imposait Lucien Devies a permis d'établir une véritable référence de cotation, encore largement utilisée aujourd'hui assurant ainsi au lecteur toute la fiabilité et l'universalité nécessaire de l'information pour que celui-ci puisse estimer en toute sécurité en fonction de son niveau sa capacité à effectuer l'ascension qu'il rêve de réaliser.
     Alors qu'au début des années 90, il fut possible de poursuivre l'oeuvre de Lucien Devies concernant le massif de l'Oisans, grâce à la volonté du G.H.M. et au travail remarquable de François Labande, la perspective de voir réapparaître le guide Vallot sous sa forme ancienne s'éloignait donc irrémédiablement. Peu à peu, au cours de nombreux échanges entre les membres du Groupe préoccupés par cet état de fait, il est apparu qu'il fallait changer complètement de stratégie, et concevoir un topoguide dans le cadre d'une approche complètement nouvelle assurant d'emblée une large diffusion, une grande interactivité entre le public et les personnes en charge de collecter l'information afin d'assurer une mise à jour continue, gage de pérennité. Seul l'internet offrait cet perspective à faible coût, bien que les outils de développement n'étaient pas encore parfaitement adaptés à la fin des années 90: faible débit numérique limitant considérablement le transfert d'images annotées, absence d'outils fiables permettant de constituer une base de données dans grande taille, etc... Il est intéressant de noter que Lucien Devies était déjà confronté aux limites de la forme 'papier' du guide Vallot compte-tenu de la nature exhaustive de l'ouvrage, et songeait sérieusement dès 1978 à faire évoluer le topoguide vers une autre forme.
     Diverses études techniques se sont alors succédées, pour évaluer d'une part l'ampleur du travail, mais aussi sa faisabilité. L'explosion des techniques de l'information au début des années 2000, et surtout l'accès à l'internet haut débit ont permis de trouver enfin le cadre nécessaire à l'aboutissement de cet ambitieux projet. Dépassant très largement les moyens humains et financiers du G.H.M., la F.F.C.A.M. a repris le flambeau dans le même esprit, afin d'assurer au plus grand nombre, l'accès à ces informations, sur la base de la gratuité. En effet, le degré de développement de l'alpinisme dans un massif est intimement lié à l'existence des topoguides. Si l'on souhaite maintenir celui-ci dans le massif du Mont-Blanc à un niveau acceptable, un réel effort était nécessaire. Par ailleurs, les alpinistes pratiquant souvent plusieurs activités dans le massif, il devenait indispensable d'ouvrir le champ à d'autres pratiques, comme le ski-alpinisme, le ski extrême, la randonnée, mais aussi le vélo tout-terrain (VTT) où même le parapente. Ce côté pluridisciplinaire constitue ainsi l'ossature du site internet tel qu'il est développé aujourd'hui, reflet de l'évolution des pratiques au fil des ans.

Les topoguides et éthique de l'alpinisme

    Avec l'explosion de la pratique de l'alpinisme et surtout de l'escalade à partir des années 80, certains alpinistes se sont interrogés sur la pertinence de cet outil, qui contribue de façon pernitieuse selon leur point de vue, à dégrader les fondements même de l'alpinisme. En constituant le sésame pour décoder les lignes parcourues dans les parois, le topoguide ouvrirait ainsi au plus grand nombre des chemins secrets, tuant dans l'oeuf l'esprit d'aventure.
    Débat complexe par essence, car s'il est certain que le topoguide contribue au succès d'un massif, et par là même à sa surfréquentation potentielle, avec toutes les conséquences néfastes qu'elle engendre, il représente aussi une véritable mémoire collective de l'histoire de l'alpinisme.
    Alors où se trouve le juste équilibre entre un souci de mémoire, mais aussi un devoir d'information ? Pas facile de répondre à cette question, d'autant que nombre d'ardents défenseurs de la Montagne se trouvent être aussi de prolifiques éditeurs de topoguides ! Preuve s'il en est que le chemin est étroit, entre le désir légitime d'ouvrir au partage un univers magique, et la crainte de voir celui-ci se dégrader irrémédiablement.
    S'il est certain que l'absence de topoguide provoque la disparition quasi-complète d'un massif sur le plan de la pratique alpine ! Un exemple: le massif de Belledonne dans le Dauphiné. Alors qu'il est à proximité de grandes zones urbaines comme Grenoble et Chambéry la pratique de l'alpinisme est largement confidentielle. La preuve est ainsi faite que le lien de cause à effet est bien clair entre topoguide est fréquentation. Mais pour autant doit-on systématiquement d'abstenir d'écrire ? Cette position extrême est très discutable, car elle conduit à une disparition inéluctable d'une activité ce que personne ne recherche évidemment, et encore moins les associations de montagne, puisque la mutualisation des connaissances et de pratiques est leur raison d'être. Il n'est donc pas question de remettre en cause ce principe qui a apporté tant de richesse sur le plan humain.
    Une analyse objective de la situation permet de constater que l'existence de topoguides proposant un ensemble de 'voies choisies' contribue très largement au phénomène de surfréquentation très dommageable à certains secteurs. On aiguille en effet les alpinistes vers les mêmes itinéraires, qui se trouvent ainsi rapidement engorgés. Il n'est pas alors surprenant de constater les effets pervers comme le suréquipement, des alpinistes de tout niveau - parfois trop faible - étant tentés par ces eldorados de la grimpe ainsi mis en exergue, parfois à grand renfort de photos spectaculaires dans les magazines spécialisés. L'existence même d'un Guide Vallot allégé que l'on trouve toujours dans les librairies constitue donc une incitation à ne sélectionner ses itinéraires que parmi un ensemble plutôt restreint. Certes les classiques proposées sont la plupart du temps de magnifiques parcours qui méritent amplement leurs réputations, mais d'autres merveilles cachées n'existe-t-elles pas ?
    Il est ainsi évident que la mise à disposition du public de l'ensemble des itinéraires qui peuvent être choisis en fonction de critères adaptés à chacun constitue un formidable outil pour répartir la pratique de manière plus uniforme dans tout le massif. Car il y a de la place ! Et si un itinéraire parcouru plusieurs dizaines de fois par jour en haute saison se dégrade (polissage du rocher, suréquipement, déchets divers), tous ces fléaux disparaissent naturellement lorsque la fréquentation tombe à quelques passages par an. Il faut tenir compte ici de la psychologie des individus, très marqués en général par l'intinct grégaire. On rêve de solitude en montagne, mais c'est sans vergogne que l'on s'agglutine dans les même voies, tout en critiquant haut et fort la surfréquentation et ses conséquences. Ce comportement résulte d'une connaissance réduite des lieux et des possibilités. Dans un monde où tout doit aller très vite, l'alpiniste va alors naturellement vers les secteurs dont il a entendu parler, faute de temps pour chercher la perle rare. Et pourtant, il en existe bien plus qu'on ne le pense de prime abord. La seule solution est que l'information vienne aux personnes, puisque le chemin inverse n'est jamais effectué ou trop rarement. C'est une motivation supplémentaire à la réalisation d'un guide interactif qui permet de dénicher plus facilement de magnifiques itinéraires qui seraient restés oubliés autrement.
    L'approche internet du topoguide du Mont-Blanc est donc de ce point de vue éthiquement raisonnable, sachant toutefois que c'est le sens des responsabilités de chacun qui fait le reste sur le terrain.